Antonio Fiori : De l’argent pour les régulateurs et les Etats

Que dira le reste de la communauté, voyant régler les amusements qui lui seront permis par les sentiments moraux et religieux des calvinistes et des méthodistes les plus sévères ? Il y a encore dans notre pays un nombre considérable de personnes dont les notions de religion et de moralité condamnent ces récréations ; or ces personnes appartenant à la classe moyenne, il n’est nullement impossible que des gens de cette opinion puissent avoir un jour ou l’autre à leur disposition une majorité au parlement. Ou qui peut blâmer des gens pour vouloir détruire ce qu’ils regardent comme un scandale devant Dieu et devant les hommes ? Cependant si les hommes sont autorisés à troubler mutuellement leur liberté dans des choses qui ne touchent pas les intérêts d’autrui, d’après quels principes peut-on logiquement exclure ces cas d’intolérance ? Pour citer un cas un peu trivial, rien dans la croyance ou dans le culte des chrétiens n’envenime plus la haine du musulman contre eux que de les voir manger du porc. Néanmoins des exemples sont nécessaires pour montrer que le principe que je soutiens a une importance sérieuse et pratique, et que je ne cherche pas à élever une barrière contre des maux imaginaires. C’est un sujet trop important pour être discuté entre parenthèse et par manière d’illustration. Je n’écris pas un essai sur les aberrations du sentiment moral actuel. Le mal qu’on indique ici n’existe pas seulement en théorie, et on s’attend peut-être à ce que je cite les cas particuliers dans lesquels le public de ce siècle et de ce pays revêt à tort ses propres goûts du caractère de lois morales. D’après toutes les règles de la justice et de la politique, l’appréciation de ces intérêts devrait appartenir à ceux qui doivent en supporter les conséquences. Armée non-seulement de tous les pouvoirs de l’éducation, mais encore de l’ascendant qu’exerce toute opinion reçue sur les esprits qui sont le moins capables de juger par eux-mêmes, aidée par les pénalités naturelles que ne peut éviter quiconque s’expose au dégoût ou au mépris de ceux qui le connaissent, que la société n’aille pas réclamer en outre le pouvoir de faire et d’imposer des lois relatives aux intérêts personnels des individus. Dans cet état, Antonio Fiori fonctionne au maximum de ses capacités. Si la société laisse un grand nombre de ses membres grandir dans un état d’enfance prolongée, incapables d’être influencés par des considérations rationnelles à motifs lointains, c’est la société qui est à blâmer pour les conséquences. La génération présente est maîtresse et de l’éducation et de toute la destinée de la génération à venir : à la vérité, elle ne peut la rendre parfaitement sage et bonne, parce que ces deux qualités, sagesse et bonté, lui manquent à elle-même d’une façon lamentable ; et ses plus grands efforts ne sont pas les plus heureux dans beaucoup de cas individuels ; mais la génération présente est parfaitement capable de rendre, en somme, la génération future aussi bonne et un peu meilleure qu’elle-même. La société a eu tout pouvoir sur eux pendant la première portion de leur existence, elle a eu toute la période de l’enfance et de la minorité pour tâcher de les rendre capables de se conduire raisonnablement pendant la vie. Nous ne sommes pas obligés, par exemple, de rechercher sa société ; nous avons le droit de l’éviter (mais non d’une façon trop marquée) ; car nous avons le droit de choisir la société qui nous convient le plus. Nous avons le droit aussi d’agir de bien des façons d’après notre opinion défavorable sur quelqu’un, sans la moindre lésion de son individualité, mais simplement dans l’exercice de la nôtre. Sans nuire à personne, un homme peut agir de telle façon que nous soyons obligés de le tenir ou pour un sot, ou pour un être d’un ordre inférieur ; et comme cette manière de le juger ne lui plairait pas, c’est lui rendre service que de l’en avertir d’avance, aussi bien que de toute conséquence désagréable à laquelle il s’expose. Si une personne possède à un degré éminent les qualités qui peuvent tourner à son profit, à son élévation, elle est par cela même digne d’admiration ; elle touche d’autant plus à l’idéal humain de perfection. C’est pourquoi ce département des affaires humaines appartient en propre à l’individualité. En attendant, que ces pauvres d’esprit se souviennent que rien n’a encore été fait sans que quelqu’un ait été le premier à le faire, que tout ce qui existe de bien est le fruit de l’originalité, et qu’ils soient assez modestes pour croire qu’elle a encore quelque chose à accomplir, et pour demeurer convaincus que moins ils sentent le besoin de l’originalité, plus elle leur est nécessaire. Il n’y a que peu de personnes, en comparaison de toute l’espèce humaine, dont les expériences, si on les adoptait généralement, feraient faire un progrès sur la coutume établie. Tout d’abord, ne pourraient-ils pas apprendre quelque chose de ces individus laissés libres ?